Pourquoi je me méfie de « l’école de la confiance » de Jean-Michel Blanquer

Sylvain Beck
Sylvain Beck

« L’enfer est pavé de bonnes intentions ». Les réformes de Blanquer ont été pavées de bonnes intentions. Mènent-elles à l’enfer ? Non, pour éviter la métaphore religieuse. Mais ces réformes conduisent déjà sans aucun doute à une forme d’anomie, c’est-à-dire une désorganisation sociale qui conduit les individus à la violence, envers soi-même et envers autrui. L’anomie est une façon laïque de nommer l’enfer dont Jean-Michel Blanquer est le maître d’œuvre.

Pourtant, laisser plus de choix aux élèves et parents d’élèves est séduisant. Cela vient toucher notre fibre libérale : la liberté de devenir soi-même, c’est une belle promesse ! C’est un rêve d’émancipation, mais en même temps, cette injonction à devenir soi-même réveille les angoisses existentielles les plus profondes en les enfermant dans les conditions sociales et affectives de chacun. Le rôle de l’institution scolaire républicaine n’est-elle pas précisément de canaliser les pulsions individuelles, de faire tiers entre l’individu et sa famille ou sa communauté, dans le but de créer de la cohésion sociale ? Nous voilà replongés dans les méandres de la philosophie métaphysique et morale sur le libre arbitre, obligés de revenir aux fondements de la philosophie de l’éducation sur le rôle de la contrainte et de l’autorité, et finalement, de la responsabilité.

Mais Kant ne pourra pas nous aider. Car si on ne peut pas reprocher à Blanquer de vouloir réformer une école qui peine à répondre aux enjeux cosmopolites du 21ème siècle, on est en droit de s’inquiéter de la révolution qu’il prépare en faisant table rase de l’histoire et des valeurs républicaines, notamment en s’inspirant béatement du modèle de l’A-level britannique. Ce faisant, l’école républicaine perd sa fonction sociale, de régulation des conflits par un mode de sélection clairement établi : l’accès à un diplôme, comme porte ouverte vers une carrière professionnelle dans le secteur privé lucratif ou associatif ou des concours de la fonction publique. Les sociologues ont largement démontré les bénéfices et les écueils de la société des diplômes, que ce soit en matière de reproduction sociale, de stratégies individuelles pour faire face aux inégalités sociales ou pour critiquer le discours sur la méritocratie.

Mais si la sociologie permet de dévoiler des mécanismes sociaux ou de comprendre des comportements individuels, elle échoue sans cesse à résoudre l’épineux problème du libre arbitre. C’est normal puisque l’éducation repose sur des valeurs fondamentales radicalement morales, comme le libre arbitre, sur lesquelles on ne peut pas débattre avec des arguments rationnels. En revanche, on peut en cerner l’idéologie pour situer sa position politique. Dans une logique de certification en lien avec Parcoursup et la loi du 5 septembre 2018 sur la « liberté de choisir son avenir professionnel » et la création de France Compétences le 1er janvier 2019, l’école prépare désormais à la formation tout au long de la vie en faisant espérer un accès à l’autonomie. C’est très alléchant et Bachelard lui-même aurait défendu ce projet. Mais Blanquer n’échappe pas au piège de la vitrine scientifique et humaniste pour défendre un projet moral et politique dont la mise en œuvre lui échappe. Le problème est qu’il n’assume pas les conséquences de sa révolution, à commencer par les réticences des enseignants qui, eux, sont majoritairement républicains. Ils ont même tellement intériorisé les valeurs de la République qu’ils ont parfois tendance à les prendre pour des évidences, sauf quand ils s’expatrient en allant enseigner à l’étranger, ou qu’un ministre vient les remettre en question par ses « réformes » qui révolutionnent leurs pratiques.

Si le projet de réforme est attractif, les réticences sont donc compréhensibles. On peut se réjouir d’une école plus souple et compréhensive, fondée sur la confiance mutuelle dans un projet humaniste qui remplace cette ancienne institution disciplinaire et réfractaire au changement que représente l’école républicaine. De mon étude sur l’enseignement français en Angleterre , j’ai retenu une leçon fondamentale : qu’il est bon d’avoir une institution scolaire aussi solide qu’imparfaite à laquelle se confronter ! Que je ne me serais pas intéressé à l’éducation si je n’avais pas rencontré ce formidable prof d’histoire-géo qui m’a heurté en me faisant réfléchir ! Que je n’aurais pas repris des études en sociologie si je n’avais pas été en conflit pendant deux ans avec ce prof de sciences économiques et sociales pour me lancer dix ans plus tard dans une thèse de sociologie ! Que je ne me serais pas lancé éperdument dans les lectures philosophiques si je n’avais cessé d’échouer dans cette discipline au lycée. Serais-je resté dans cette filière industrielle et technologique en mécanique automobile si les profs de mécanique de l’époque ne m’avaient pas traumatisé par leur pédagogie infecte qui m’a fait fuir dans une filière générale ? Si mon avenir avait été tracé à partir de mes choix scolaires à 15 ans, je travaillerais peut-être aujourd’hui dans l’industrie automobile…

Mon cas est loin d’être une généralité mais, à la frustration produite par la sanction institutionnelle, jamais je ne cèderai à l’indifférence produite par la responsabilité individuelle. Tandis que la première alimente le ressentiment, donc du conflit, de la réflexivité, des amitiés et du lien social, la seconde produit un vide existentiel, un repli sur soi, un semblant d’ataraxie morne et une atrophie mentale dont je ne suis pas pressé qu’on en vérifie les séquelles physiques sur notre cerveau par observation de scanner.

L’institution scolaire est un pilier de la République car on peut lui faire confiance pour le meilleur et pour le pire : elle tient, elle reste stable en dépit du changement, elle maintient une organisation sociale à laquelle se conformer ou se confronter. L’école de la confiance de Blanquer ne signifie pas une disparition des normes, ni un désengagement de l’Etat, mais elle torpille les normes et le rôle de l’Etat dans l’éducation. Les normes ne sont plus construites par l’Etat puisqu’il délègue cette responsabilité à des individus libres de choisir leur parcours. C’est une privatisation qui ne s’assume pas. Son rôle devient donc d’organiser la compétition entre des individus libres dans un cadre défini par des lois présentées comme naturelles, autrement dit les lois d’une concurrence pure. Il ne s’agit plus d’instruire en transmettant des savoir-faire, des savoir-être et des connaissances. Il ne s’agit plus de socialiser en créant les conditions de possibilité de la rencontre avec d’autres que soi, camarades de classe et professeurs. Il s’agit de coordonner une compétition entre individus en préparant les élèves à devenir des entrepreneurs de soi, responsables d’eux-mêmes dans des logiques d’employabilité sur un marché de l’emploi.

Ce décalage entre les principes de l’école républicaine et une école en laquelle les citoyens pourraient avoir confiance est-il causé par naïveté ou par fumisterie de la part du Ministre concerné ? Si Jean-Michel Blanquer incarne l’idéologie gestionnaire par une radicalisation et une accélération des politiques néolibérales en matière d’éducation, c’est surtout son absence de pensée globale et réflexive qui est caractéristique de ses réformes, à la fois dans leurs causes et leurs conséquences. Je me méfie donc de cette « école de la confiance » dans laquelle la démagogie remplace structurellement la pédagogie. Son apparente reconnaissance des subjectivités permet surtout de reporter la responsabilité de l’échec sur les individus. En fait, sous couvert d’absence d’idéologie, l’école devient immorale. L’institution se retire ainsi de sa responsabilité morale de sélection et de sanction d’une formation par un diplôme. Elle se contente de certifier des compétences, acquises tout au long de la vie. La mise au ban de celles et ceux qui ne parviendront pas à acquérir ces compétences sera-t-elle aussi « tout de la vie » ? Derrière ce discours d’émancipation, qui se dit non normatif, se dissimulent des logiques très précises et normatives selon des critères d’évaluation opaques. L’échec sera ainsi sanctionné d’autant plus durement que l’individu ne pourra s’en prendre qu’à lui-même. Ce n’est plus l’école qui sanctionne, mais le marché de l’emploi qui a ce rôle selon une « logique d’employabilité » des individus en fonction de leurs compétences. Si la responsabilité de l’échec est reportée sur l’individu et les critères de la sanction sont renvoyés au marché de l’emploi, à quoi sert encore cette école dont l’idéal républicain représentait jusqu’à présent, l’excellente réputation de l’exception culturelle française dans le monde ?

S’il y a bien un hiatus dans cette révolution, c’est celui de la confiance dans l’évaluation si chère à Monsieur Blanquer. Au milieu d’un discours humaniste et non normatif, l’évaluation est plantée comme une évidence bienfaisante et une comparaison bienveillante, dénuée de normes et de rapport de pouvoirs. S’il allait au bout de sa logique, avec un esprit scientifique et libertaire, Blanquer proposerait une réforme co-construite avec tous les acteurs concernés et avec l’organisation d’évaluations par les pairs autour de critères eux-mêmes co-construits et prédéfinis entre tous les acteurs concernés. On en est loin ! La réforme est mise en œuvre par une bureaucratie très hiérarchisée suivant la tradition française, des employeurs et des experts qui édifient des normes d’évaluation adaptables à des lois du marché érigées en lois naturelles. Sans régulation par le corps enseignant et sans intelligence collective coordonnée, l’évaluation est un instrument de pouvoir suivant des logiques subjectives qui ne servent pas nécessairement l’intérêt général. Il serait naïf de croire que les intérêts particuliers des individus sur le marché puissent bénéficier à l’intérêt général sans l’intervention du tiers médiateur que représente l’Etat dans une alliance entre l’Etat et le marché.

A l’évidence, les réformes de Blanquer sont de fausses promesses, d’abord parce qu’elles préparent une révolution qui ne s’assume pas. Ensuite, parce qu’elles présentent des incohérences majeures par rapport aux ambitions qui sont affichées. Dans ces circonstances, on peut même dire que ces réformes sont une trahison de la République que l’attitude hautaine et austère du ministre essaye maladroitement de camoufler. En déléguant la responsabilité des choix et de la sanction aux individus, l’Etat séduit par une promesse de liberté individuelle, mais il créé en même temps de l’anomie, trahissant ainsi le principe même de la morale laïque républicaine centrée sur la cohésion sociale et jetant les individus dans les crocs des employeurs.

Qu’elle soit intentionnelle ou non, la méthode est insidieuse. A court terme, les plus chanceux et les mieux outillés au départ pourront tirer leur épingle du jeu. Pour les autres, il ne faudra pas s’étonner de la violence produite en retour : elle est hautement prévisible, car produite dans l’existence même d’individus rendus responsables de leur échec alors qu’ils n’avaient pas toutes les informations sur les règles du jeu. On ne peut même pas dire que les dés seront pipés puisque certains joueront aux cartes pendant que les autres joueront encore aux dés. Puisque Durkheim considérait que le crime a une fonction sociale et que l’éducation est censée le réduire en régulant l’anomie, on comprend mieux que le gouvernement Macron défende une loi de sécurité globale et de surveillance des chômeurs pour compenser les effets de la destruction de l’école républicaine et la propulsion des individus sur un marché de l’emploi dérégulé où les règles du jeu sont très précises. Ajoutés au projet de loi sur la lutte contre le séparatisme, le Docteur Blanquer prépare un remède au poison qu’il est lui-même en train de produire en oubliant que l’éducation est une question avant tout morale et politique. Pour celui qui s’appuie sur la science et se revendique de la philosophie pour prétendre se défaire de toute idéologie, faut-il lui rappeler cette phrase du mathématicien et philosophe britannique Bertrand Russell quand il s’exprime sur l’éducation et l’ordre social ? « Dans toute éducation, il y a une part de propagande. Aucun adulte ne peut éviter d'exprimer ses aversions et ses préférences. Toute expression en présence de jeunes a un effet de propagande. La question pour l'éducateur n'est pas de savoir s'il devrait y avoir de la propagande, mais dans quelle mesure, comment elle est organisée et de quelle sorte de propagande il s'agit. À certains stades de l'éducation, un test doit être mis en place pour libérer les garçons et les filles, autant que possible, de l'influence de la propagande en leur enseignant des méthodes pour parvenir à un jugement impartial  ». En clair, Blanquer l’éducateur instrumentalise l’impartialité pour organiser une propagande qui nie le fait que l’éducation est avant tout un acte moral.

Plus d'articles de la reprise

What’s a Rich Text element?

The rich text element allows you to create and format headings, paragraphs, blockquotes, images, and video all in one place instead of having to add and format them individually. Just double-click and easily create content.

What’s a Rich Text element?

Static and dynamic content editing

A rich text element can be used with static or dynamic content. For static content, just drop it into any page and begin editing. For dynamic content, add a rich text field to any collection and then connect a rich text element to that field in the settings panel. Voila!

How to customize formatting for each rich text

Headings, paragraphs, blockquotes, figures, images, and figure captions can all be styled after a class is added to the rich text element using the "When inside of" nested selector systeemee

Lol, this is a link